La subversion des intellectuels français par Aleksandr Dugin. Nouvelle Droite, Rouge-Brun et Guerre Cognitive.

Nous vivons dans une guerre cognitive permanente. Et comme toute guerre de ce type, elle ne se joue pas seulement sur les champs de bataille visibles de la politique ou de la diplomatie, mais dans les zones grises de l’imaginaire, des références intellectuelles, des réseaux d’influence et des continuités idéologiques souterraines.

Aleksandr Dugin appartient pleinement à cette catégorie d’acteurs : non pas tant comme penseur rigoureux que comme opérateur symbolique, passeur de mythes et catalyseur de syncrétismes idéologiques.

On a déjà beaucoup écrit – et j’ai moi-même longuement critiqué – les erreurs philosophiques, théologiques et méta politiques de la vision eurasienne de Dugin, notamment à la lumière des analyses d’Olavo de Carvalho.

Il ne s’agira donc pas ici de refaire ce procès, sinon de manière allusive et synthétique.

L’objet de cet article est ailleurs : comprendre comment Dugin s’est inséré, dès les années 1990, dans un écosystème intellectuel français précis – celui de la Nouvelle Droite – et comment cette greffe a nourri, en retour, une convergence idéologique plus large avec certaines formes d’extrême droite dites « rouge-brunes », mêlant national-bolchevisme, antiaméricanisme viscéral et rejet du libéralisme occidental.

Ce n’est pas une enquête anecdotique. C’est une radiographie.

I. LA FRANCE COMME LABORATOIRE MÉTAPOLITIQUE

Pour comprendre l’intérêt de Dugin pour la France, il faut d’abord rappeler une évidence souvent négligée : la Nouvelle Droite française a constitué, depuis les années 1970, l’un des rares foyers européens de production métapolitique structurée hors du marxisme et du libéralisme.

Autour du GRECE, d’Alain de Benoist, de la revue Éléments, s’est développé un corpus idéologique cohérent, sinon homogène : critique de l’universalisme, rejet de l’égalitarisme, défense des identités culturelles, opposition au capitalisme marchand autant qu’au communisme soviétique.

Pour un intellectuel russe post-soviétique comme Dugin, formé dans le chaos idéologique des années 1980-1990, la Nouvelle Droite française apparaissait comme une boîte à outils conceptuelle précieuse.

Elle offrait trois choses que la Russie n’avait pas encore stabilisées : – une critique du libéralisme déjà formulée en termes civilisationnels ; – une légitimation intellectuelle du différentialisme culturel ; – une stratégie métapolitique assumée, distincte de la prise de pouvoir immédiate.

Dugin n’est pas arrivé en France en touriste intellectuel. Il est venu en apprenti-sorcier.

II. ALAIN DE BENOIST ET LA FASCINATION MUTUELLE

Les contacts entre Dugin et Alain de Benoist dès les années 1990 ne relèvent ni du hasard ni de la simple curiosité académique.

Ils s’inscrivent dans une convergence d’intérêts et de diagnostics : le monde occidental entrait, selon eux, dans une phase de décadence libérale avancée, marquée par l’hégémonie américaine, l’uniformisation culturelle et la dissolution des appartenances.

Mais cette convergence était trompeuse.

Alain de Benoist, malgré toutes les ambiguïtés de son parcours, reste fondamentalement un penseur européen, attaché à une pluralité des traditions, méfiant à l’égard des impérialismes, y compris russes.

Dugin, en revanche, instrumentalise cette critique pour nourrir un projet eurasien fondamentalement impérial, dans lequel les cultures ne sont pas des fins, mais des leviers.

La revue Éléments a servi, à plusieurs reprises, de chambre d’écho à cette rencontre. Non pas comme organe de propagande duginienne, mais comme espace de dialogue métapolitique.

Et c’est précisément là que réside le danger cognitif : lorsque le dialogue devient une légitimation implicite, lorsque la circulation des concepts précède l’examen de leurs finalités.

III. LA TENTATION ROUGE-BRUNE : UN VIEUX FANTASME EUROPÉEN

Dugin n’a jamais caché son intérêt pour le national-bolchevisme, cette synthèse instable entre autoritarisme national et imaginaire révolutionnaire de gauche.

En Russie, ce courant s’est incarné de manière marginale mais spectaculaire dans les années 1990, notamment autour d’Edouard Limonov.

Ce qui est moins souvent analysé, c’est la résonance de cette tentation rouge-brune en Europe occidentale, et en France en particulier.

Depuis l’entre-deux-guerres, une partie de l’extrême droite européenne nourrit le fantasme d’une alliance avec une gauche radicale « anti-système », unie par un ennemi commun : le libéralisme anglo-saxon.

Dugin a parfaitement compris ce tropisme. Il l’a exploité.

En se présentant comme l’idéologue d’un monde multipolaire, opposé à l’« empire américain », il a su séduire des milieux très différents : – des souverainistes de droite ; – des anti-impérialistes de gauche ; – des catholiques identitaires ; – des païens néo-traditionalistes ; – des militants anti-OTAN.

Ce n’est pas une synthèse intellectuelle. C’est une agrégation émotionnelle.

IV. L’ANTI-AMÉRICANISME COMME COLLE IDÉOLOGIQUE

Le véritable ciment de cette convergence rouge-brune n’est ni la tradition, ni la révolution, ni même la géopolitique. C’est l’antiaméricanisme.

Un antiaméricanisme souvent paresseux, réduit à une caricature morale de l’Occident, confondu avec une critique légitime de certaines politiques étrangères. Dugin excelle dans cette confusion.

Il transforme l’Amérique en principe métaphysique du mal, ce qui lui permet d’absoudre par avance tous les crimes commis au nom de l’anti-hégémonie.

Dans cette perspective, peu importe que les régimes soutenus soient autoritaires, corrompus ou nihilistes : ils deviennent, par définition, des résistants.

C’est ici que la critique d’Olavo de Carvalho conserve toute sa pertinence : en absolutisant la géopolitique, Dugin dissout la responsabilité morale et la liberté individuelle. Tout devient fonction de blocs, de civilisations abstraites, d’archétypes mythologiques.

V. DUGIN, PRODUIT ET PRODUCTEUR DE CONFUSION

Il faut insister sur un point essentiel : Dugin n’est pas seulement un idéologue. Il est un symptôme.

Il est le produit d’une époque où les repères philosophiques se sont effondrés, où la quête de sens se substitue à la recherche de vérité, où le ressentiment devient une boussole politique.

Mais il est aussi un producteur actif de cette confusion, un entrepreneur de mythes, un ingénieur du brouillard cognitif.

Ses contacts avec la Nouvelle Droite française ne doivent donc pas être analysés comme une simple influence intellectuelle réciproque, mais comme un moment clé de circulation transnationale des idées radicales, dans un contexte de recomposition idéologique post-Guerre froide.

VI. CONCLUSION : CLARTÉ CONTRE SYNCRÉTISME

Il ne s’agit pas de diaboliser Dugin, ni de disqualifier par association tous ceux qui ont dialogué avec lui. Il s’agit de rétablir des lignes de clarté.

La critique du libéralisme ne justifie pas l’abandon de la liberté. La critique de l’hégémonie américaine ne légitime pas les impérialismes concurrents.

La quête d’identité ne doit pas devenir une négation de la conscience individuelle.

Dans une guerre cognitive permanente, la première résistance consiste à refuser les syncrétismes faciles, les alliances contre-nature et les mythologies séduisantes. Dugin prospère là où la pensée abdique sa rigueur.

C’est précisément pour cela qu’il faut continuer à l’analyser. Et surtout, à le démonter.