Le conservatisme anglo-saxon de Russell Kirk face à la droite française : prudence ou insuffisance ?

Introduction.

En 1953, Russell Kirk publie « The Conservative Mind« , un ouvrage qui va redonner une dignité intellectuelle au conservatisme aux États-Unis et, au-delà, dans tout le monde anglo-saxon.

Kirk y trace une généalogie du conservatisme moderne depuis Edmund Burke jusqu’à des figures américaines comme John Adams ou T.S. Eliot.

Au cœur de sa définition se trouvent deux piliers : le respect de « l’ordre moral imaginaire » (moral imagination) et la « prudence » comme vertu politique cardinale.

L’ordre moral imaginaire désigne cette capacité à percevoir, au-delà des abstractions rationalistes, un ordre transcendant qui imprègne les institutions, les coutumes et les récits d’une société.

La prudence, quant à elle, est le refus des réformes brutales, la préférence pour l’évolution organique sur la table rase révolutionnaire.

Cette vision, profondément enracinée dans la tradition anglo-saxonne, repose sur une histoire faite de réformes graduelles, de compromis et d’une révolution (la Glorieuse Révolution de 1688) qui fut plus une restauration qu’une rupture.

Peut-elle parler à une droite française marquée par la fracture irrémédiable de 1789 ? Une droite qui, de Joseph de Maistre à Charles Maurras, en passant par les mouvements contemporains, oscille souvent entre contre-révolution absolue et tentations radicales ? Ou bien le pragmatisme kirkien apparaît-il trop tiède face à la profondeur de la rupture révolutionnaire qui définit l’identité française moderne ?

Cet article propose d’examiner cette question en trois temps : d’abord, préciser la pensée conservatrice de Kirk ; ensuite, rappeler les traits spécifiques de la droite française ; enfin, évaluer si la tradition anglo-saxonne peut enrichir ou, au contraire, désarmer la sensibilité française.

I. Russell Kirk et le conservatisme de l’imagination morale.

Russell Kirk ne définit pas le conservatisme comme une idéologie systématique, mais comme une disposition d’esprit.

Il refuse le réductionnisme idéologique qui caractérise tant le libéralisme classique que le socialisme.

Le conservatisme, écrit-il, n’est pas un ensemble de propositions politiques, mais une manière de percevoir l’homme et la société.

Ses six canons du conservatisme, exposés dans « The Conservative Mind« , sont bien connus :

1. La croyance en un ordre transcendant, divin ou naturel, qui s’impose à la raison humaine.
2. L’attachement à la variété et au mystère de l’existence humaine, contre l’uniformité abstraite.
3. La conviction que la société civilisée requiert ordres et classes.
4. La liaison entre liberté et propriété.
5. La confiance dans la prescription (ce qui a résisté au temps) et la méfiance envers les «sophistes, calculateurs et économistes».
6. La reconnaissance que changement et réforme ne sont pas synonymes : la prudence est la première des vertus politiques.

À ces canons s’ajoutent deux notions centrales : « l’imagination morale » et la « prudence« .

L’imagination morale est la faculté de percevoir le bien et le mal à travers les récits, les symboles, les coutumes, plutôt que par des abstractions rationalistes. Elle permet de voir dans la famille, l’Église, la Nation, des réalités chargées de sens éthique et non de simples contrats utilitaires.

Kirk, influencé par Burke et Coleridge, oppose cette imagination aux « idées nues » de la Révolution française, qui réduisent l’homme à un atome rationnel.

La prudence, quant à elle, est héritée directement de Burke. Elle commande de ne réformer que ce qui est manifestement corrompu, et encore avec précaution. «La prudence est la première des vertus politiques», écrit Kirk. Toute tentative de reconstruire la société selon un plan rationnel risque de détruire l’ordre complexe issu de générations successives.

Ce conservatisme est profondément anglo-saxon. Il s’enracine dans une histoire où les institutions ont évolué sans rupture cataclysmique majeure depuis 1688. La common law, le parlementarisme, l’Église anglicane, la monarchie limitée : tout cela forme un tissu continu. Même la révolution américaine, que Kirk intègre dans sa généalogie, fut conservatrice dans son esprit : elle visait à préserver des droits anciens contre une innovation royale.

II. La droite française : la marque indélébile de la rupture révolutionnaire.

La droite française naît en réaction à 1789. Contrairement à la droite britannique ou américaine, elle n’est pas une simple défense de l’évolution organique : elle est une « contre-révolution« . Joseph de Maistre, Louis de Bonald, puis Charles Maurras, partagent une vision tragique de l’histoire : la Révolution a brisé l’ordre chrétien et monarchique, introduisant un principe dissolvant qui continue d’agir.

Pour de Maistre, la Révolution est une satire divine : elle révèle la vanité de la raison constituante. La société ne se fonde pas sur un contrat, mais sur la Providence agissant à travers l’histoire. Bonald insiste sur la médiation : la famille, la corporation, l’Église sont des sociétés naturelles qui précèdent l’État. Maurras, au XXe siècle, laïcise cette pensée en posant le « nationalisme intégral » : la France ne peut se sauver qu’en restaurant la monarchie décentralisée, seule capable de contenir le désordre républicain.

Cette tradition porte une radicalité constitutive. Puisque la rupture de 1789 est perçue comme absolue, la réponse ne peut être que symétrique : restauration intégrale ou, à défaut, refus absolu du régime issu de la Révolution. Le compromis apparaît comme une trahison. On le voit chez les vendéens, chez les légitimistes du XIXe siècle, chez l’Action française, et même dans certaines franges contemporaines qui rêvent d’une « remigration » ou d’une sortie totale du cadre républicain.

La droite française est donc souvent tentée par la radicalité pour deux raisons :

– La profondeur de la fracture : 1789 n’est pas une simple réforme ratée, mais une inversion métaphysique (le passage de l’ordre chrétien à l’ordre rationaliste et individualiste).
– L’absence de continuité institutionnelle : la France a connu cinq républiques, deux empires, plusieurs monarchies restaurées et avortées. L’évolution organique chère à Burke semble impossible dans un pays où les institutions sont périodiquement refondées.

III. La rencontre possible : enrichissement ou incompatibilité ?

A. Ce que la prudence kirkienne pourrait apporter à la droite française.

La tradition anglo-saxonne, telle que Kirk la synthétise, offre plusieurs ressources qui pourraient tempérer la radicalité française sans la désarmer.

1. La redécouverte de l’imagination morale. 

La droite française, surtout dans ses versions maurrassiennes ou contemporaines identitaires, a parfois sacrifié l’imagination morale au positivisme politique. Maurras, athée, défendait la religion catholique comme « utile » à l’ordre social. Certaines franges actuelles réduisent la tradition à un marqueur identitaire. 

Kirk rappelle que la tradition n’est pas seulement utilitaire : elle est porteuse d’un sens transcendant. Réintroduire l’imagination morale pourrait redonner à la droite française une profondeur spirituelle, contre le matérialisme autant libéral que marxiste.

2. La vertu de prudence comme stratégie.

La tentation radicale procède souvent d’une impatience légitime : face à l’immigration massive, à la déconstruction culturelle, à la dissolution des mœurs, on veut des solutions immédiates et totales. 

Kirk enseigne que la prudence n’est pas mollesse, mais sagesse. Réformer profondément sans détruire l’ordre existant est possible : il cite les réformes de Disraeli au XIXe siècle, qui sauvent la société anglaise en l’adaptant sans la révolutionner. 

Une droite française inspirée par cette prudence pourrait chercher des réformes audacieuses mais graduelles : préférence nationale appliquée par étapes, réformes éducatives conservatrices, restauration progressive de l’autorité sans attendre un hypothétique « grand soir » contre-révolutionnaire.

3. Le respect de la variété et de la complexité.

A. Kirk insiste sur la « proliferating variety » de l’existence.

La France jacobine a souvent sacrifié la diversité régionale et corporative à l’uniformité républicaine. Une droite inspirée par Kirk pourrait retrouver la veine décentralisatrice de Tocqueville ou de Proudhon (dans son versant conservateur), contre l’État centralisateur autant de gauche que de droite bonapartiste.

B. Les limites du pragmatisme anglo-saxon face à la rupture française.

Pourtant, la critique est forte : le conservatisme kirkien reste trop pragmatique, trop gradualiste pour répondre à la profondeur de la rupture révolutionnaire française.

1. Une rupture incommensurable.

Burke critiquait la Révolution française, mais il pouvait le faire depuis un pays épargné.

En France, la Révolution a gagné : la monarchie, l’Église gallicane, les corporations, les provinces ont été détruites. La République s’est imposée comme régime légitime pour la majorité. 

Dès lors, la prudence risque de se réduire à une gestion conservatrice du régime issu de la Révolution. On l’a vu avec certains gaullistes ou certains républicains de droite : ils défendent des valeurs traditionnelles, mais dans le cadre républicain, donc en acceptant les principes de 1789 (souveraineté populaire abstraite, laïcité agressive, etc.).

2. Le risque de l’accommodement. 

Le conservatisme anglo-saxon a souvent fini par s’accommoder du libéralisme moderne.

En Grande-Bretagne, les Tories ont accepté le suffrage universel, la sécularisation, le multiculturalisme. Aux États-Unis, le mouvement conservateur a parfois épousé le libéralisme économique et l’individualisme. 

Une droite française qui adopterait trop pleinement la prudence kirkienne risque de se transformer en simple conservatisme républicain : défense de l’ordre existant, sans remise en cause fondamentale des principes révolutionnaires.

3. L’absence de réponse métaphysique. 

Kirk reste dans une vision chrétienne, mais tempérée.

La droite française contre-révolutionnaire, de Maistre à nos jours, porte une exigence métaphysique plus aiguë : il ne s’agit pas seulement de réformer, mais de renverser un ordre satanique (le mot est de Maistre).

La prudence anglo-saxonne paraît alors insuffisante, presque naïve.

Conclusion : vers une synthèse ?

La tradition conservatrice anglo-saxonne de Russell Kirk ne peut pas se substituer à la sensibilité contre-révolutionnaire française.

Elle est trop marquée par une histoire sans rupture majeure pour comprendre pleinement la fracture de 1789 et ses conséquences durables.

Pourtant, elle offre des correctifs précieux.

À une droite française tentée par la radicalité stérile ou le désespoir, elle rappelle que la prudence n’est pas capitulation, mais la seule voie réaliste pour préserver et restaurer.

L’imagination morale peut redonner une âme à un combat trop souvent réduit à la polémique identitaire ou électorale.

La synthèse possible serait un conservatisme français qui garderait son exigence métaphysique et sa lucidité sur la rupture révolutionnaire, mais qui intégrerait la prudence kirkienne comme méthode.

Non pas un conservatisme de la gestion, mais un conservatisme de la restauration graduelle, patiente, mais résolue.

Dans un pays où la Révolution continue de structurer les esprits, même à droite, cette rencontre entre la profondeur française et la sagesse anglo-saxonne pourrait être la condition d’une renaissance conservatrice authentique.